
Concrètement, le
Premier ministre français va s’employer à conforter la place, désormais
menacée par la Chine, de premier partenaire commercial avec l’Algérie.
C’est de bonne guerre. L’Algérie est dans un état de délabrement qui
appelle et stimule bien des appétits ; la France affronte une crise qui
l’oblige à capter toutes les opportunités sans trop s’embarrasser de
subtilités. Malheureusement, la nature et le résultat des échanges dans
un tel environnement sont connus d’avance. Mais que l’on n’essaie pas de
donner à cette visite un caractère d’exception qu’elle n’a pas et
qu’elle ne peut pas avoir ; d’ailleurs, pour une bonne part, à cause de
l’incurie et de l’irresponsabilité du pouvoir algérien. Cependant, si
nous sommes les premiers acteurs de notre déchéance, il n’est pas utile
que ceux-là même qui se réclament d’un partenariat privilégié poussent à
la roue. Le suicide collectif, on sait faire tout seul.
En décembre
2012, François Hollande, dans un numéro de funambulisme politique dont
il a le secret, avait “oublié” l’état d’urgence de fait qui interdit
les manifestations, les répressions d’une police omnipotente et
pléthorique qui s’abattent sur les citoyens et les violations
quotidiennes des droits constitutionnels face à une justice domestiquée
comme jamais ; le tout étant la clé de voûte de la politique de
Bouteflika.
Pour l’essentiel, la presse algérienne francophone avait
vu dans une visite de complaisance digne de celles que rendaient les
Giscard ou les Mitterrand aux autocrates de l’Afrique subsaharienne une
innovation où le FLN — réhabilité à partir de Paris qui l’a introduit à
l’Internationale socialiste — était repositionné comme interlocuteur
exclusif en Algérie. Dans leur majorité, les médias arabophones,
ruminant une francophobie primaire, discréditaient toute critique
crédible des discours abscons du président français qui, en fait,
étaient une récidive. Venu à Alger deux ans auparavant, alors qu’il
n’était même pas encore candidat, “pour refonder les relations
algéro-françaises”, Hollande avait limité ses entretiens à... Ben Bella
et Belkhadem. La politique algérienne hollandienne était tracée de
longue date. Elle sera suivie et exécutée. Cyniquement. Pourtant,
Jean-Marc Ayrault aurait tort de s’aligner sur le slalom de son
président. Oui, les Algériens connaissent la plus grande humiliation de
leur histoire de jeune pays indépendant. Oui, il est quasiment
impossible d’avoir un vis-à-vis officiel visible, fiable, crédible et
intègre. Peut-on, doit-on, pour autant, s’autoriser à investir le
marasme comme matrice de coopération au point de l’entretenir,
l’amplifier et le pérenniser ?
Mandela et son image inversée
Il
faut bien mal connaître l’Algérie pour croire que la France peut
s’incliner devant la mémoire de Mandela à Prétoria et saluer son image
inversée à Alger dans la même semaine sans que cela n’alimente ce que
Camus appelait “la honte d’avoir honte”. La honte d’avoir laissé un
hold-up se commettre sur sa propre nation et la honte de voir cette
faiblesse récupérée par un tiers qui vous l’oppose comme son droit à
vous asservir.
Les travers népotiques de Bouteflika ne sont en rien
moins dommageables que ceux d’un Bongo ou d’un Mugabé. Ils sont même
plus dévastateurs en ce sens que la rente algérienne, plus conséquente,
est plus funeste.
Jean-Marc Ayrault sait qu’il rencontrera le
gouvernement le plus corrompu que l’Algérie ait eu à endurer depuis
1962, ce qui, au regard des pedigrees des exécutifs précédents, n’est
pas peu dire. Les Algériens peuvent comprendre qu’une puissance veuille
tirer le meilleur profit d’un pouvoir décadent ; il serait, néanmoins,
souhaitable pour l’avenir des relations algéro-françaises, qui restent à
inventer, que son message ne renforce pas l’arrière-goût laissé par
celui de François Hollande qui avait été jusqu’à suggérer de réhabiliter
Messali. Cela laisse forcément des traces. Il ne s’agit pas, il ne
s’agit plus, ici, d’emporter un marché en abusant d’une situation où
l’une des parties s’est mise en difficulté ; en l’occurrence, on veut
exercer une hypothèque mémorielle sur un peuple et, dès lors, ce n’est
plus un puissant partenaire mais l’ancien tuteur qui s’impose encore à
votre destin. À cette pénible occasion, la France-Afrique s’était
manifestée dans sa dimension la plus méprisable et la plus dangereuse.
Imagine-t-on un dirigeant algérien en visite officielle à Paris
expliquant au peuple de France qu’à tout prendre, Pétain mériterait de
surclasser de Gaule ?
Le coup de tonnerre dans le ciel d’Alger arrive
Pour
des raisons qui tiennent autant à leur déclassement, à la répression
puis à leur clientélisation, les élites algériennes sont encore sous
l’envoûtement d’un parti socialiste français qui, hier comme
aujourd’hui, n’a pas su être au rendez-vous de l’égalité et de l’équité
avec l’espérance algérienne.
C’est un tort de croire que le
dévoiement d’une aristocratie prébendière qui a rarement initié une
action libératrice et, pour tout dire, jamais pesé dans les moments
décisifs de notre histoire, peut asseoir une relation durable et féconde
entre nos deux pays. Les actes ou les propos d’anciens maquisards à
première vue résignés, de modestes fonctionnaires, de syndicalistes
marginalisés ou d’hommes de culture censurés, autant d’irrédentistes de
l’honneur, rescapés d’une décomposition morale et politique qui accable
et humilie le pays, résonnent dans les esprits et impriment la mémoire
de la jeunesse algérienne bien plus que le journal de l’une des
dernières télévisions brejnéviennes. Dans un pays qui connaît toujours
la faim et le dénuement, la sauvegarde de la mémoire d’Amirouche, un
héros stigmatisé autant par l’armada médiatique coloniale pendant la
guerre que les forfaitures des despotes algériens une fois
l’indépendance acquise, les chants de nos mères ont été les ferments de
la reconstruction d’une histoire nationale prise en otage sur les deux
côtés de la Méditerranée.
Ce n’est pas parce que l’Histoire ne se
répète jamais qu’il faut répéter les erreurs du passé. Le coup de
tonnerre dans le ciel d’Alger arrive. Rien ne dit qu’il sera moins
violent que celui qui l’avait précédé en 1954.
Alors ripaillez autant
que le permet notre déchéance, M. Ayrault, nous nous en prendrons
d’abord à nous-mêmes ; mais ne souillez pas trop la table. Support
d’agapes, une table propre peut toujours servir à réunir les énergies et
les intelligences pour appréhender l’avenir.